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Vertongen YL., « Les mouvements de soutien à la lutte des migrants « sans-papiers » » (ST 10)

Vertongen YL., « Les mouvements de soutien à la lutte des migrants « sans-papiers » » (ST 10)

Youri Lou Vertongen (Université Libre de Bruxelles, Belgique)

Discutant : Mateo Alaluf (Université Libre de Bruxelles, Belgique)

Comprendre les raisons de l’engagement politique des citoyens dans un mouvement de contestation sociale a toujours été un sujet complexe pour les sciences sociales. Ce sujet est d’autant plus difficile à étudier qu’il ne concerne généralement qu’une minorité de la population. Et pour cause, l’engagement dans un espace de contestation représente, selon certaines observations, un investissement physique et/ou moral qui n’est pas exempt de coûts (au sens large du terme), selon les moyens d’action utilisés ou selon la cause que l’on a à affronter . Si les raisons qui poussent une minorité de personnes à s’organiser pour défendre un intérêt commun ne sont pas aisées à déchiffrer, la difficulté s’intensifie lorsqu’il s’agit d’étudier ces raisons dans le contexte d’une lutte dont la finalité de la mobilisation vise à défendre des intérêts d’autres groupes sociaux que les siens. Nous pouvons donc nous demander ce qui pousse certaines personnes à s’investir dans un mouvement qui milite pour une cause qui n’est pas la leur. Cette question est d’autant plus troublante qu’elle ne permet, semble-t-il, pas d’être abordée depuis une grille de lecture du choix rationnel.

Comment et pourquoi une personne, ou un groupe de personnes, est-il socialisé à « la cause de l’autre » et comment est-il pris, personnellement ou collectivement, dans l’engrenage du mouvement ?

Dans la présente communication, nous voudrions approfondir ces questions au travers du cas empirique des mouvements de soutien aux luttes des migrants « sans-papiers » en Belgique, ces quinze dernières années (1998 – 2013). En effet, avec le décès de Sémira Adamu et les actions du Collectif Contre les Expulsions (CCLE), un moment de bascule dans la sensibilité collective fut atteint à la fin des années 90’. Plusieurs personnalités de la société civile et politique, des intellectuels, des associations, et des collectifs de citoyens prirent position en soutien aux migrants « sans-papiers », prêtant main forte dans des bâtiments occupés par des collectifs de « sans-papiers » en lutte (Eglises Sainte-Croix (2003), Eglise Saint-Boniface (2005), ULB (2006 &2008), Eglise du Béguinage (2009),…) ou organisant une résistance effective aux politiques de rétention et d’expulsion (CCLE, VAK, CracPe, CAS, Gettingthevoiceout,…). Aujourd’hui encore, alors que l’européanisation des questions d’immigration a rendu plus stricte l’accès au territoire, plusieurs collectifs de citoyens belges agissent aux côtés des migrants « sans-papiers » ou des déboutés du droit d’asile (Collectif de soutien aux Afghans, CRER,…).

Le cas du soutien à la lutte des migrants « sans-papiers » en Belgique jouit de la particularité qu’il s’insère, peut-être à l’inverse de nombreux autres mouvements de contestation sociale, au sein d’une dynamique structurelle, pour ne pas dire permanente. Ceci fait de la « crise des « sans-papiers », une crise qui double systématiquement les crises déjà existantes (économique (2008-2012), gouvernementale (2009-2010)) et rend son dénouement quasiment impossible aux regards des dirigeants belges. Cette « crise parmi les crises » oblige les partisans de la cause des « sans-papiers » à reconfigurer en permanence leurs formes de soutien (tantôt « humanitaire », tantôt « politique ») ainsi que leurs formes d’actions (tantôt dans la « négociation », tantôt dans la « confrontation »). Ceci donne souvent lieu à une mobilisation depuis des agencements polymorphes, hétéroclites et même parfois dissonants, d’associations et de citoyens qui manifestent leur soutien aux migrants « sans-papiers ». Le milieu militant « pro-immigré » se constitue, en effet, d’avantage « d’alliances improbables », entre « sans » et « avec-papiers » et nous verrons dans cette communication que ces mouvements sont généralement conditionnés par la rencontre fortuite entre ces deux catégories du tissu urbain. Nous verrons également que ces rencontres se concrétisent par la présence d’une série d’espaces de médiation (les occupations, les piquets de grève, les cortèges de manifestations, les blocages).

De cette perspective de « rencontre », découle le fait que, bien que la séparation stricte entre groupes de soutien et collectifs de « soutenus » soit un élément politique et récurrent des luttes « pro-immigrées », celle-ci ne devra pas pour autant être abordée d’emblée par le politologue, pas plus que l’image des soutiens comme figure de l’altruisme de pure morale . En effet, la perspective d’une distinction entre « militants par conscience » et « militants bénéficiaires » , risquerait de valider des thèses qui sont rejetées par le terrain . Dans cette situation, c’est d’avantage l’analyse contextualisée du terrain qui traitera de ces questions, plutôt que les choix méthodologiques ou épistémologiques. Nous devons rechercher les causes de l’engagement des citoyens aux cotés des migrants « sans-papiers » en dehors d’une approche instrumentale qui établit des hiérarchies entre les soutiens et les personnes soutenues pour postuler, au travers d’une « égalité en travail », une légitimité de même ordre pour chacun. Partant du principe qu’une personne, ou un groupe, peut être soumis à une rationalité autre qu’une rationalité purement instrumentale, nous tentons dans cette communication d’aller chercher, in situ, dans la singularité de ces personnes, ou de ces groupes, pour contextualiser ce qui les motive à s’engager « avec » l’autre. Nous rechercherons ce qui, « dans la cause de l’autre », travaille le « militant altruiste » en propre et le motive à aller chercher au plus loin de lui-même (la lutte des « sans-papiers ») les raisons de son engagement, là où l’attitude rationnelle instrumentale viserait au contraire à s’engager sur des éléments très proches (son travail, sa maison, sa famille,…). Par ailleurs, nous chercherons également la manière dont les raisons pour lesquelles les belges se mobilisent aux côtés des migrants « sans-papiers » impactent sur les formes de mobilisations tirées de cet « engagement différé ». En effet, des points de tension, propres à ce type d’engagement, émergent entre collectifs de migrants « sans-papiers » et collectifs de soutien « avec-papiers » : autonomie des soutien par rapport aux collectif d’occupants, tension entre soutien « humanitaire » et soutien « politique », dualisme dans l’engagement autour des « sans-papiers », stratégie différée,… De plus, si l’engagement n’est pas un phénomène homogène, il n’est pas non plus un phénomène ponctuel. Une fois engagés, les militants peuvent suivre différentes trajectoires : poursuivre leur mobilisation avec la même intensité, s’engager plus intensément encore, ou se démobiliser. Il nous faudra donc également examiner, à travers ce médium, les causes de la stabilité et de la fluctuation de l’engagement politique de ces militants « pro-immigrés ».

Méthodologie

Dans cette communication, nous nous proposons d’établir une généalogie des mouvements de soutien aux migrants « sans-papiers » en Belgique ces quinze dernières années. Les mouvements « pro-immigrés » constitueront dès lors notre terrain d’étude privilégié pour cette communication afin de cerner les particularités de ce que certains nomment « l’engagement altruiste ». L’étude de cas est une stratégie d’analyse pertinente pour examiner les mécanismes d’un phénomène social récurrent et ainsi définir les processus causaux à l’œuvre. Cette étude permet également d’offrir un ancrage empirique à une théorie en attendant que d’autres ancrages puissent venir soutenir son modèle et renforcer son pouvoir de généralisation .Notre étude se situe à l’échelle de la « micro-politique » , c’est-à-dire au niveau de la constitution d’un groupe et de ses composantes internes. Nous verrons dans notre communication que cette écologie apparaît particulièrement pertinente pour repenser les éléments constitutifs d’un groupe politique – mode-s d’organisation-s interne-s, évaluation des rapports de pouvoir, particularité du mode d’action… Cette échelle nous permet d’amorcer des réflexions et des questionnements directement aux prises avec le réel et d’aborder le politique sous des angles inhabituels. La « micropolitique » génère, en ce sens, une mobilité dans les interprétations qu’elle produit, si pas toujours en acte, au moins en puissance. Ce (sous-)niveau d’analyse est donc un outil idéal et indispensable pour sonder les questionnements autour des raisons de l’engagement politique et permet de décortiquer les dynamiques qui traversent tant les individus que les groupes dans leurs pratiques. C’est également un échelon privilégié qui permettra de contextualiser les engagements individuels à l’œuvre dans la lutte des migrants « sans-papiers ».

Questions/Hypothèses

Dans cette présente communication, nous partirons donc de la question suivante : Pourquoi et comment se mobilise le réseau militant « pro-immigrés » pour des causes qui ne sont pas « directement » les siennes ? Qu’est-ce que cette mobilisation « différée » engage dans le chef des citoyens avec papiers ? Nous partons de l’enchevêtrement de trois hypothèses. Les raisons pour lesquelles les citoyens belges s’engagent aux côtés des « sans-papiers » pour réclamer des « droits d’avoir des droits », est un agencement de trois motivations entrecroisées : premièrement, une motivation issue du parcours de la personne engagée, aux prises avec un contexte socio-historico-culturel singulier qui la pousse à agir ( par exemple : valeurs altruistes – droits-de-l’hommistes – honte/culpabilité postcoloniale) qui permet de s’attribuer personnellement le tort causé aux « sans-papiers » ? au tort causé aux « sans-papiers » de se manifester de manière personnelle. Cette première hypothèse rejoint celle faite par Florence Passy selon laquelle « les militants altruistes sont susceptibles d’appartenir à une certaine classe sociale et d’être détenteurs d’un système de valeurs spécifiques ». Deuxièmement, l’influence d’une sensibilité publique éveillée qui anime les motivations de l’engagement depuis un émoi collectif (ex : Sémira Adamu), ou au contraire depuis une banalisation (2008-2013) devenue difficile à assumer. Cette question des affects collectifs permet au tort fait aux « sans-papiers » de se manifester collectivement. Enfin, une donnée supplémentaire, qui serait en quelque sorte un mélange des deux précédentes, tout en ne se résumant pas à elles et qui viserait à déterminer cette « autre part des sans-part » qui permet de faire communauté dans la dissonance aux côtés des migrants « sans-papiers ». Nous verrons que cette troisième hypothèse devra être abordée d’avantage depuis la perspective d’une ouverture vers l’extérieur, plutôt que depuis une réponse englobante.

Section thématique 10 : Les formes de la contestation sociale belge face aux crises
Session 2 : Crises et questions sociétales : à quoi sert la contestation ?, vendredi 11 avril 2014, 13h30-16h00